Fin de la nouvelle de Louis Chénot...

La Vierge du Lizon (12)

Fin de la nouvelle de Louis Chénot...

Ecrit par l'Ordissinaute Collectif Vivr' À Nans

 

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LA VIERGE du LIZON

                                                                                    XII
 
Le lendemain matin, trois personnes entouraient le lit où reposait, après une nuit de fièvre et de délire, la malheureuse jeune fille. C'était André, le père Nodier et un médecin de Salins qu'André était allé chercher pendant la nuit. L'excès de la douleur semblait avoir pétrifié le pauvre vieillard qui se contentait de lever de temps en temps son regard humide vers le ciel comme pour dire:
- Mon Dieu, sauvez-la!
André, livide, les yeux gonflés par les pleurs regardait le médecin qui se taisait. Dans son délire Marie, murmurait des paroles entrecoupées qui décelaient le trouble profond auquel son âme était depuis si longtemps en proie. Le médecin, après s'être rendu compte de tous les symptômes de la maladie et fait des prescriptions en conséquence, prit André à part:
- C'est une fièvre cérébrale, dit-il, de la nature la plus grave.
Demain, à pareille heure, la malade sera morte ou sauvée. En tout cas, soyez homme, et prenez soin du vieillard.
André, après avoir entendu ces paroles, s'enfuit de la chambre pour respirer: il étouffait.
Cependant, le bruit de la maladie de la jeune fille s'était répandu dans le village avec la rapidité ordinaire aux mauvaises nouvelles, et l'anxiété des habitants était vive. Les pauvres femmes que Marie avait si souvent secourues se hâtaient au seuil de la maison du père Nodier, puis, allaient à l'église prier la vierge pour celle qu'elles appelaient leur chère enfant. Vers le soir, la fièvre parut se calmer un peu, et Marie reconnut son grand-père et André auxquels elle sourit et serra la main en silence. Un rayon d'espoir brilla sur le visage du jeune homme. Le père Nodier pleurait comme un enfant. Sur ces entrefaites, le curé du village, homme respectable  et digne, était venu visiter la malade; celle-ci fit comprendre par un signe qu'elle désirait rester seule avec lui. Après ce tête-à-tête, qui fut court, le vieillard et André revinrent auprès de la malade et ne la quittèrent plus. Elle voulut parler à André, mais ses forces la trahirent, et elle ne put articuler que ces deux mots qui s'échappèrent de ses lèvres comme un souffle:
- Souvenez-vous!
Puis, elle retomba dans une complète inertie.
La fièvre revint aux approches de la nuit, mais avec une violence telle que les assistants comprirent que toute espérance était perdue. André, fou de douleur, collait ses lèvres contre les couvertures du lit pour étouffer le bruit de ses sanglots. Le père Nodier, comme le Christ aux Oliviers disait:
- Mon Dieu, épargnez moi ce calice!
Mais Dieu ne le lui épargna pas, et comme le Christ, ce vieillard sans reproche dut connaître les suprêmes angoisses.
Quand l'aube blanchit le sommet des montagnes, Marie allait retrouver sa mère dans le sein de Dieu.
Le père Nodier ne survécut pas longtemps à sa petite fille. Il est un âge où l'organisme ne résiste pas à des chocs aussi terribles que celui qui l'avait atteint.
André se serait tué si le curé de Nans ne lui avait parlé le langage sévère, mais réparateur, de la religion. Il lui dit que sa douleur n'était qu'un point dans l'immensité des douleurs humaines, et l'engager à tourner ses regards vers Dieu, qui frappe de référence ceux qu'il aime, comme pour leur faire mieux sentir l'inconstance des choses de cette courte vie, et les obliger à élever leurs pensées vers le ciel notre éternelle patrie .
André entra au séminaire, et, en embrassant la vie religieuse, il lui sembla qu'il accomplissait le vœu fatal que Marie n'avait pu accomplir elle-même. Chaque année, à l'Assomption qui est la fête de Marie, il revient à Nans apporter des fleurs sur la tombe de celle qu'on appelle aujourd'hui: 
"La Vierge du Lizon."

FIN
 
Louis Chenot... Octobre 1869 dans le Bulletin de la SOCIÉTÉ des GENS de LETTRES...